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Le moment où tout bascule (et où on retient son souffle)
— Gigel, quelle voiture a ton papa ?
— Une Logan, répond-il avec la candeur absolue d’un enfant qui n’a rien à cacher.
La maîtresse marque une pause. Puis, d’un ton qui laisse peu de place à la discussion, elle ordonne :
— Viens au tableau !
Gigel s’exécute, un peu décontenancé. Il ne comprend pas vraiment pourquoi sa réponse lui vaut ce traitement. Arrivé devant toute la classe, la maîtresse lui pose une deuxième question :
— Dis-moi, qu’est-ce que fait ton papa comme métier ?
Et Gigel, toujours aussi naturel, répond avec le plus grand calme :
— Il est procureur.
La maîtresse change d’expression en une fraction de seconde. Plus aucune trace de sévérité. Elle s’exclame avec enthousiasme :
— Excellent ! Dix sur dix ! Retourne à ta place.
Ce que cette blague dit de nous (sans qu’on s’en rende compte)
C’est là tout le génie de cette petite histoire. En quelques lignes à peine, elle pointe avec légèreté quelque chose qu’on reconnaît toutes : ce fameux réflexe humain de modifier son attitude selon le statut ou l’influence de l’autre. La maîtresse, d’abord impressionnée par les belles voitures et les professions prestigieuses, se transforme instantanément dès qu’elle réalise que le papa de Gigel est… quelqu’un avec un certain pouvoir.